Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

CORRIDA BASTA !

On m’avait prévenu. «Le taureau n’est pas sympathique. Non, c’est pas une bête sympathique.» J’ai compris: le méchant, le noir, la mort, c’est lui. Les gentils, c’est nous, les spectateurs et les chamarrés. Et me voilà donc aux arènes de Nîmes au milieu de la foule avinée, éructant un repas lourd, soulevant ici ou là une fesse pour en lâcher un, et fumant le cigare. Trompettes: premier taureau (il y en a six à massacrer après les avoir au préalable saignés). Entre la bête «antipathique», le mufle inquiet. Un des laquais — de cette canaille qui plus tard traînera le cadavre en fouettant des mules harnachées et tintinnabulantes — lui a fiché dans le flanc une épingle à cocarde, histoire de le stimuler. En un instant je comprends tout : ces gens sont là pour avilir ce qui est beau, pour détruire de l’innocence et de la beauté. Ces pourceaux (pardon à mes amis porcs torturés dans des élevages concentrationnaires) enragent de tant de somptuosité campée sur quatre pattes. Il faut violer, avilir, tuer. La «tradition», quoi.

corrida.jpg


«On va le châtier», explique mon voisin entre deux curetages de dents. Traduction: lui sectionner les muscles du cou pour lui faire baisser la tête, afin que le matador puisse entrer l’épée au-dessus de l’épaule jusqu’au cœur. Et là se produit quelque chose d’incongru. Au lieu d’aller bravement à la pique vers le cheval aveuglé et caparaçonné, le taureau se met à meugler. Il paraît que ces «antipathiques» ne meuglent jamais. Mais celui-là meugle une invraisemblable et primaire interrogation, issue du tréfonds de la nature mutilée et souffrante. C’est sa mère, la terre saccagée et mutilée, qui meugle en lui. Il meugle, il appelle, le mufle au ciel, la poitrine éclatante, d’une beauté à couper le souffle. J’ai l’impression de voir un prisonnier torse nu, les mains liées dans le dos, les yeux éblouis de soleil, au moment d’être pendu. «Il est manso», explique mon voisin au cure-dents. Manso: lâche. Derrière les barrières, la canaille chamarrée se consulte.
Antipathique et lâche, on finit par le conduire à la pique, qui fait son travail. Un sang grumeleux gicle à gros bouillons et tache sa robe. Les gens sont contents, le voisin remastique dans ses chicots les filaments de viande qu’il a extraits, la beauté noire va devenir une dépouille, sale, sanglante, d’ailleurs la bête ne meugle plus, elle tire une langue énorme et bave en donnant des coups perdus d’avance. Ses banderilles gigotent sur son dos lacéré. L’antipathique est fatigué, très fatigué. Il tombe à genoux. Il se relève, tente un coup de tête, retombe à genoux. Se relève. À chaque coup de ses puissants poumons, une fontaine de sang jaillit de sa bouche, une autre du flanc. Trompettes. Silence. Le matador va le tuer. Il le rate. Une fois, deux fois, trois fois.
Tout ça est très laborieux, très mécanique. C’est une torture planifiée, presque bureaucratique, d’un ennui sinistre, où la bêtise le dispute au sadisme machinal. Le cadavre part dans l’indifférence et les murmures, avec une belle trace sanglante, la signature de sa beauté, que des laquais s’empressent d’effacer. La mort et la laideur ont triomphé.
Bernard Maris (décédé lors de l’attentat islamiste à Charlie Hebdo)

Écrire un commentaire

Optionnel